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05/08/2016

Otto prince von Bismarck ou , Otto prince von Bismarck-Schönhausen:

 

 

 

 

Homme d'État allemand (Schönhausen 1815-Friedrichsruh 1898).

 

Introduction

 

Fils d'un ex-officier qui se consacre à son domaine et de Wilhelmine Mencken, le jeune Bismarck fait ses études secondaires dans des établissements berlinois de caractère bourgeois. À dix-sept ans, il entre à l'université de Göttingen. Inscrit dans un vieux corps d'étudiants, il laissera surtout le souvenir de ses frasques, duels et beuveries. Brillant, intelligent, mais peu appliqué, le jeune étudiant passe ses trois derniers semestres à l'université de Berlin. Il termine ses études de droit en 1835 et, dès 1836, il est nommé référendaire à Aix-la-Chapelle. Plus séduit par la vie

élégante de la station thermale que par ses fonctions, Bismarck se fait muter à Potsdam, avant d'accomplir son service militaire aux chasseurs de la Garde. À la mort de sa mère, le 1er janvier 1839, il s'installe à Kniephof, en Poméranie, quittant ainsi une administration qui le jugeait en ces termes : « Si M. de Bismarck réussit à vaincre sa paresse, il sera capable d'assurer les plus hautes fonctions de l'État. »

 

Le hobereau se révèle passionné d'agriculture, surtout des forêts. Maître exigeant, il consacre ses loisirs à la lecture, mais reste imperméable à l'influence du romantisme allemand. Il est attaché à l'État et l'idée de nation n'a aucune emprise sur lui. Pour lui, l'État, c'est la Prusse ; il est conduit par l'idée de l'État prussien et non par celle de la nation allemande. Indifférent en matière religieuse, Otto, ébranlé par la mort d'une amie, Marie von Thadden, et soucieux d'épouser Johanna von Puttkamer, issue d'une famille de piétistes austères, assure avoir retrouvé la foi. Si la sincérité de cette « conversion » laisse des doutes, du moins Bismarck se comporte-t-il en luthérien tolérant, marqué par une religiosité originale. De son union avec Johanna, célébrée le 28 juillet 1847, naîtront Marie, Herbert et Wilhelm.

 

Parlementaire et ambassadeur

 

Mais déjà le junker en vient à la vie politique, et, de 1847 à 1851, un Bismarck parlementaire participe à des heures cruciales de l'histoire allemande. Orateur vigoureux, il se signale au Landtag, avant la révolution, comme un homme d'extrême droite. Les événements révolutionnaires de mars 1848, à Berlin, le rendent furieux : il songe à voler au secours du roi avec ses paysans armés. Consterné par les concessions du souverain, Bismarck met ses talents au service de la contre-révolution et retrouve une place au Landtag en février 1849. Réactionnaire ardent, il est de la « camarilla » hostile à l'unification allemande et qui prêche une réaction totale. « Nous sommes prussiens. Il n'existe pas de concept de l'Allemand », déclare-t-il alors. Réélu par la suite, Bismarck reste un Prussien d'extrême droite, détesté par les libéraux et craint par la « camarilla », qui, pour s'en débarrasser, lui fait confier un poste de diplomate.

 

Bismarck, ambassadeur, va connaître, entre 1851 et 1862, trois postes : Francfort, Saint-Pétersbourg et Paris. Représentant de la Prusse à la diète de Francfort, il s'emploie surtout à combattre l'influence autrichienne dans la Confédération. L'affrontement entre lui et le comte Leo von Thun, représentant de l'Autriche, est resté célèbre. Bismarck voyage. En 1855, il visite l'Exposition universelle de Paris, ce qui lui donne l'occasion de connaître Napoléon III, dont il apprécie les méthodes césariennes, et de rencontrer la reine Victoria et le prince consort Albert de Saxe-Cobourg. Il se casse un tibia en Suède en 1857 ; mal soigné, des phlébites le mettent aux portes de la mort en 1859. C'est le début de cette « maladie de nerfs » dont il souffre, mais aussi dont il use pour faire excuser ses colères. Nommé à Saint-Pétersbourg au début de 1859, il travaille à un rapprochement russo-prussien menaçant pour l'Autriche. Bien accueilli par Alexandre II, mais gêné par un train de vie modeste et s'entendant mal avec le ministre des Affaires étrangères, Aleksandr M. Gortchakov, Bismarck, qui a l'impression d'être oublié dans un poste sans histoire, obtient d'être nommé à Paris en mai 1862. Fort bien accueilli par Napoléon III, il ne trouve guère que le temps de s'offrir une escapade sentimentale, toute platonique, avec Catherine Orlov, épouse de l'ambassadeur russe à Bruxelles. Dès septembre 1862, le roi l'appelle à Berlin pour résoudre de graves difficultés intérieures.

 

Une véritable épreuve de force oppose le roi et les généraux à la majorité libérale du Landtag, qui refuse d'entériner la réforme militaire. Pour briser les libéraux, Guillaume Ier fait de Bismarck, poussé par le ministre de la guerre Albrecht von Roon, le ministre président de Prusse, le 23 septembre 1862. Bismarck s'engage à servir la monarchie en tant que vassal qui voit son seigneur dans le péril.

 

Ministre président de Prusse

 

À cette date, les vieilles tendances unitaires, assoupies dans les dix années qui ont suivi la révolution de 1848, se sont réveillées. Partisans d'une grande Allemagne englobant l'Autriche et tenants d'une petite Allemagne rassemblée autour de la Prusse s'affrontent plus énergiquement depuis 1859. Incapable d'entrer dans le Zollverein ou de le briser, l'Autriche voit échouer ses projets de réforme de la Confédération, en raison de l'opposition irréductible des Prussiens. L'antagonisme austro-prussien est donc déjà nettement affirmé avant l'avènement de Bismarck. Pour chasser l'Autriche d'Allemagne, Bismarck, esprit pragmatique, a toujours « deux fers au feu » : l'entente sur un partage d'influence ou la guerre. Ce junker est partisan de la « petite Allemagne » ; il ne peut accepter l'idée d'une « grande Allemagne », qui entrerait en conflit avec la Russie, dont il a besoin. Dès 1863, il fait échouer le projet autrichien soumis aux princes réunis à Francfort.

 

En janvier 1864, il profite de la question des « duchés danois » pour entraîner l'Autriche, aux côtés de la Prusse, dans une guerre au Danemark. Afin de gagner du temps, Bismarck s'oppose d'abord à l'annexion des duchés par la Prusse, réclamée par Guillaume Ier et Moltke, préférant un compromis boiteux, la convention de Gastein (14 août 1865), qui confie le Schleswig à la Prusse et le Holstein à l'Autriche. En même temps, il prépare l'écrasement militaire de l'Autriche. Une active campagne diplomatique assure à Bismarck la bienveillance russe, la neutralité de la France, l'alliance de l'Italie. En décidant de poser la question des duchés devant la diète, l'Autriche fournit à Bismarck l'occasion de cette guerre fratricide qui oppose l'Autriche, les États du Sud, le Hanovre, la Saxe aux autres États allemands, rangés derrière la Prusse. En quelques jours, l'armée hanovrienne est battue à Langensalza (27-28 juin 1866), et les forces autrichiennes, écrasées à Sadowa le 3 juillet 1866, livrent aux Prussiens la route de Vienne. À défaut de mobiliser contre la Prusse, Napoléon III, par sa médiation diplomatique, sert les vues de Bismarck.

 

Otto von Bismarck

La paix de Prague, signée le 23 août, permet à la Prusse de réaliser de nombreuses annexions au nord du Main, sans aucun plébiscite, alors que l'Autriche, qui ne perd aucun territoire, doit accepter son éviction d'Allemagne. La voie est ouverte à la réalisation partielle de la petite Allemagne par la création de la Confédération de l'Allemagne du Nord, dominée par le royaume de Prusse, qui groupe, à lui seul, les cinq sixièmes de la population. Dotée d'une Constitution de structure fédérale préparée par Bismarck et votée le 16 avril 1867, elle n'est, dans l'esprit de son chancelier, qu'une transition vers l'unité de toute l'Allemagne. Ce succès vaut à Bismarck de nombreux ralliements, d'autant plus qu'il manifeste l'intention de gouverner en respectant les règles constitutionnelles. Reste à attirer les États du Sud dans la Confédération.

 

Dès 1866, Bismarck réussit, en agitant la menace française, à lier les États du Sud, auxquels il n'a pris aucun territoire, à la Confédération du Nord, par une série de traités secrets d'alliance offensive et défensive. Il obtient également, en 1867, que les représentants du Sud siègent aux côtés de ceux de la confédération dans un Parlement douanier, fruit de la réorganisation du Zollverein après la guerre. Mais ces succès bismarckiens ne doivent pas masquer le développement d'une résistance de plus en plus vigoureuse de la plupart des États du Sud, inquiets des menées du chancelier et fidèles à des sentiments particularistes. L'agitation antiprussienne, qui se manifeste notamment dans des grands États comme la Bavière et le Wurtemberg, inquiète Bismarck, d'autant plus que des intrigues inspirées par Vienne et par Paris l'encouragent. Le chancelier peut donc penser qu'une nouvelle crise est indispensable pour provoquer le ralliement du Sud. La politique de Napoléon III apparaissant, depuis 1866, comme un obstacle à l'achèvement de l'unité, Bismarck a pu préparer sciemment le conflit franco-allemand.

 

En fait, la responsabilité de Bismarck dans la guerre de 1870 n'apparaît certaine qu'au dernier moment. Bismarck s'emploie d'abord à déconsidérer Napoléon III en encourageant des demandes de compensations propres à inquiéter tous les Allemands et les États voisins. D'ailleurs, dès 1859, il y a en Allemagne un courant hostile à la France. Les « pourboires » évoqués successivement, Sarre, Palatinat bavarois, Hesse rhénane, Belgique, Luxembourg, ne peuvent que favoriser l'explosion d'un courant francophobe. Attendu depuis le printemps de 1867, le conflit possible est soigneusement préparé par Bismarck sur tous les plans : diplomatique, militaire, parlementaire. Mais, jusqu'en avril 1870, le chancelier temporise. Il écarte les idées de guerre préventive suggérées par l'état-major prussien dès le printemps de 1867 ; il repousse l'idée d'une entrée du duché de Bade dans la Confédération, à la fin de février 1870, pour donner à l'opinion française le temps de se faire à cette idée.

 

Cette modération de Bismarck s'explique par sa conviction que la France finira par se résigner à l'unité allemande, d'autant plus que le second Empire évolue vers un régime parlementaire pacifique. Ce raisonnement, très juste, se trouve bouleversé par le plébiscite du 8 mai 1870, qui, contre toute attente, consolide l'Empire et pousse Napoléon III à pratiquer une politique extérieure plus ferme, voire belliqueuse. En relançant la candidature de Léopold de Hohenzollern au trône d'Espagne, Bismarck entend mettre Napoléon III au pied du mur. La réaction très ferme de Paris fait céder Guillaume Ier : le retrait de la candidature Hohenzollern est annoncé le 12 juillet 1870. Bismarck, déçu, songe à abandonner le pouvoir, mais les maladresses françaises relancent la crise. À Ems, Guillaume Ier refuse de s'associer à la renonciation de Léopold et de s'engager pour l'avenir. Bismarck, qui a évité ainsi une nouvelle reculade prussienne, s'arrange, grâce à la dépêche d'Ems, un communiqué très sec, pour acculer la France à la guerre et lui laisser la responsabilité de la déclarer, le 19 juillet 1870. Conformément aux traités de 1866, les troupes du Sud s'engagent dans la guerre aux côtés de la Confédération. Dès la victoire de Sedan, le problème de la réorganisation de l'Allemagne se pose. Bismarck provoque une initiative des États du Sud, qui offrent la couronne impériale au roi de Prusse, Guillaume Ier. L'acte de fondation de l'Empire est signé le 18 janvier 1871, à Versailles. L'Empire rassemble les vingt-cinq États et une première conquête : l'Alsace et une partie de la Lorraine devenues Reichsland. Bismarck, poussé par l'état-major, impose cette annexion : le glacis doit interdire à la France toute guerre de revanche.

 

Dès lors, le chancelier Bismarck, principal artisan de cette unification de l'Allemagne, domine, à cinquante-six ans, la scène européenne. Brutal, implacable, avide de domination mais aussi impressionnable, rancunier, Bismarck est servi par son imagination, son intuition, son sens pratique et une intelligence utilisée principalement au profit de la politique extérieure. Le chancelier impose ses vues à Guillaume Ier, vieillard de soixante-quatorze ans en 1871, et qui disparaîtra en 1888 à l'âge de quatre-vingt-onze ans. D'une intelligence limitée, très attaché aux traditions, hésitant, influençable, l'empereur cède aux menaces de démission que Bismarck ne manque pas d'utiliser. Le chancelier gouverne avec quelques collaborateurs : Heinrich Abeken (1809-1872), Lothar Bucher (1817-1892), Friedrich von Holstein (1837-1909), n'hésitant pas à éliminer des hommes comme le comte Harry von Arnim (1824-1881), en qui il voit des rivaux possibles.

 

Le chancelier du Reich et les problèmes politiques

 

La fondation de l'Empire allemand n'a pas réglé tous les problèmes politiques : Bismarck doit, après 1871, renforcer l'autorité du gouvernement impérial face à des particularismes restés vivaces, principalement dans le Sud. Il lui appartient aussi, bien qu'il ne soit pas responsable devant le Reichstag dans un régime qui n'est pas parlementaire, de trouver des majorités pour imposer sa politique. Enfin, le chancelier doit compter avec des minorités nationales : Alsaciens-Lorrains à l'ouest, Danois au nord, Polonais à l'est.

 

Chancelier en même temps que président du Conseil de Prusse, Bismarck résout le problème des relations entre le gouvernement impérial et l'État le plus puissant du Reich. À l'origine, le chancelier se fait aider, à l'échelon fédéral, par les ministres prussiens, mais, peu à peu, il met en place des offices impériaux, notamment à l'Intérieur et aux Affaires étrangères. L'autorité du gouvernement impérial souffre surtout de l'insuffisance de recettes fédérales, constituées uniquement par les revenus des douanes et de quelques taxes indirectes. Le chancelier dépend donc des contributions matriculaires que les États acceptent de verser après de longues discussions. La loi douanière de 1879 ne donne pas à Bismarck les revenus espérés, et, dans ces conditions, la caisse fédérale reste insuffisante.

 

Bismarck s'appuie au Reichstag sur des majorités de rechange. Entre 1870 et 1877, il compte surtout sur les nationaux-libéraux et les conservateurs. À partir de 1877, sa politique douanière, sa lutte contre les socialistes imposent, devant l'hostilité des nationaux-libéraux, le concours du Zentrum, qui entend obtenir, en contrepartie, l'abandon du Kulturkampf. De 1881 à 1890, Bismarck dispose du concours des conservateurs, des nationaux-libéraux et, parfois, du centre. Mais ce cartel conservateur perd de nombreux sièges au début de 1890, mettant ainsi le chancelier dans une situation difficile.

 

Convaincu que les Alsaciens-Lorrains annexés n'ont qu'un vernis français, le chancelier espère germaniser rapidement le Reichsland par le jeu de la prospérité économique et par une immigration allemande. L'Alsace-Lorraine est d'abord soumise à un véritable régime de dictature ; le président supérieur apparaît comme un agent direct du chancelier. Les fonctionnaires, tous allemands, mènent une rigoureuse politique de germanisation. Ce n'est qu'à partir de 1874 que le Reichsland obtient le droit d'élire quinze députés au Reichstag. En 1879, la substitution d'un statthalter, dépendant de l'empereur, au président supérieur marque une volonté d'atténuer les rigueurs du régime instauré en 1871. Cette concession n'entame nullement l'animosité des annexés à l'égard de la politique bismarckienne ; dans les années 1880, le courant protestataire se renforce en Alsace-Lorraine, d'autant plus que, au cours de la crise franco-allemande de 1886-1887, les électeurs ont clairement montré où allaient leurs sympathies.

 

La politique de germanisation pratiquée par Bismarck dans les régions « polonaises » de l'empire n'a pas donné de meilleurs résultats. Convaincu de l'hostilité des populations polonaises, il cherche à saper l'influence du clergé et de la noblesse et à favoriser une colonisation du pays par des paysans allemands. Mais cet effort, comme la lutte contre la langue polonaise à l'école, ne donne pas les résultats escomptés. Les tentatives de germanisation des Danois du Schleswig semblent porter des fruits, au moins jusque vers 1898.

 

Bismarck et l'Église

 

Pour quelles raisons Bismarck mène-t-il une lutte difficile contre l'Église catholique et le parti catholique allemand (Zentrum) ? Le Kulturkampf n'est pas inspiré par des mobiles confessionnels. Protestant tolérant, Bismarck se laisse guider par des préoccupations politiques. Il entend briser tout obstacles à la consolidation de l'unité. Soupçonnant le clergé d'être hostile à l'Empire et d'encourager la résistance des nationalistes polonais, Bismarck veut soumettre l'Église à la raison d'État. Le chancelier se méfie de ce clergé plus disposé à obéir à Rome qu'à Berlin, à un moment où le concile du Vatican (1870) proclame le dogme de l'infaillibilité pontificale et où le Saint-Siège, auquel il est hostile, lui semble devoir encourager la formation d'un parti catholique international. Le parti catholique allemand, fondé en 1870-1871, se montre favorable à un renforcement de l'autonomie des États de l'Empire, thèse combattue par Bismarck, qui accuse aussi le Zentrum de vouloir former un véritable État dans l'État.

 

Bismarck impose une série de mesures, entre 1871 et 1873, à la fois comme chancelier et comme Premier ministre de Prusse. La loi du 10 décembre 1871 interdit à tous les ecclésiastiques (catholiques et protestants) de l'Empire de donner et de commenter des nouvelles concernant les affaires publiques de l'État. À ce « paragraphe de la chaire » s'ajoute, le 4 juillet 1872, l'exclusion des Jésuites de l'ensemble du territoire allemand. En Prusse, Bismarck s'en prend surtout aux écoles et aux statuts des Églises, qu'il fait placer sous la surveillance de l'État. Les lois prussiennes de mai 1873 imposent des conditions à la nomination aux emplois ecclésiastiques, permettant ainsi l'ingérance de l'administration et réservant- et encore dans certaines limites- aux autorités ecclésiastiques allemandes tout pouvoir disciplinaire. Ces lois, appliquées aux protestants comme aux catholiques, provoquent une vive opposition des catholiques, car elles restreignent les droits du Saint-Siège, diminuent l'autorité des évêques et imposent le contrôle de l'État protestant sur la formation des clercs. Si la Bavière s'oppose à Bismarck, qui songe à imposer ces lois à l'ensemble du Reich, d'autres États, comme les grands-duchés de Bade et de Hesse, imitent la législation prussienne. 

 

L'Église catholique allemande, encouragée par le pape Pie IX, s'oppose à l'application des lois de mai par une résistance passive. Comme les évêques « ignorent » les lois, les tribunaux infligent des amendes et des peines de prison. L'exercice du culte se trouve menacé ; les actes des prêtres nommés illégalement ne sont plus valables aux yeux de la loi. Pour remédier à cette situation, Bismarck fait nommer des administrateurs provisoires aux sièges vacants et donne au mariage civil seule valeur légale. En 1874-1875, il ordonne une répression plus sévère, qui entraîne l'emprisonnement de centaines de prêtres. Le Zentrum, fort de ses 86 sièges obtenus en 1874 et des talents de son chef, Ludwig Windthorst (1812-1891), attaque durement la politique de Bismarck. Contrairement aux espoirs du chancelier, le clergé ne cède pas, et c'est Bismarck qui donne des signes de lassitude. Conscient de l'échec de sa politique, Bismarck songe à mettre fin au Kulturkampf dès 1877. Sensible à l'influence d'une partie de la cour prussienne, obligé de rechercher l'appui du centre pour sa réforme douanière, soucieux d'éviter la formation d'une coalition catholique, Bismarck voudrait déposer les armes sans « aller à Canossa ». L'avènement de Léon XIII (1878), pape conciliant, permet des contacts, malgré la rupture des relations diplomatiques entre le Vatican et Berlin. Les premiers contacts (1878-1879) avec le Saint-Siège et avec les chefs du centre aboutissent à un échec. Bismarck doit lâcher du lest : entre 1880 et 1883, il accepte des modifications partielles à la législation en vigueur, tout en maintenant les principes. Le gouvernement rétablit les crédits affectés à l'Église catholique ; les évêques suspendus reprennent leurs sièges… Bismarck fait de nouvelles concessions en 1886-1887 ; le projet de révision des lois de mai est voté par le centre, en avril 1887, après intervention du Saint-Siège, qui met fin à l'intransigeance de Windthorst et de ses amis. La paix religieuse est rétablie. Si l'Église sort moralement renforcée de la crise, le prestige de Bismarck se trouve compromis par une reculade qui affecte fortement son autorité.

 

Bismarck et les socialistes

 

Impressionné, dès 1875, par les progrès de la social-démocratie, Bismarck, qui a tendance à confondre les socialistes avec les anarchistes, manifeste l'intention, depuis les élections de 1877, de briser le parti. Sa politique présente deux aspects complémentaires : détruire la social-démocratie grâce à une loi d'exception ; introduire quelques réformes sociales au profit des travailleurs, clientèle électorale des socialistes.

 

Exploitant habilement deux attentats anarchistes commis en mai et juin 1878 contre l'empereur Guillaume Ier, Bismarck obtient du nouveau Reichstag, élu en juillet 1878, le vote de la loi du 21 octobre 1878. Cette loi sera reconduite jusqu'en 1890. Elle interdit les groupements, qui servent aux sociaux-démocrates et aux communistes à attaquer l'État ou à ébranler l'ordre social. Elle interdit également les rassemblements, les démonstrations publiques, la presse socialiste ; les membres des groupements socialistes peuvent se voir signifier une interdiction de séjour dans certaines villes et régions. Mais la loi n'empêche pas les députés socialistes de siéger au Reichstag ; elle ne supprime pas le droit de coalition.

 

La loi du 21 octobre 1878 entraîne une désorganisation rapide du parti social-démocrate et des syndicats à direction socialiste. Dans les douze années de son application, 150 périodiques et 1 067 livres sont frappés, et de nombreuses personnes doivent quitter leur domicile. Malgré cette répression très dure, Bismarck n'atteint pas le but recherché, car les socialistes mettent sur pied une organisation illégale qui permet la propagation de leurs idées. De Suisse, de Belgique, de nombreuses publications passent en Allemagne. L'organe des socialistes, le Social-Démocrate, tiré à 12 000 exemplaires, à Zurich, puis à Londres, entre dans le Reich sous divers camouflages. La propagande clandestine porte ses fruits. Très vite, la social-démocratie retrouve et élargit sa clientèle électorale : tombée à 311 961 voix en 1878, elle obtient 549 990 voix en 1884, 763 128 voix en 1887. Devant cet échec, Bismarck réagit de deux manières. Pour désarmer les socialistes, il pratique la « politique du bout de sucre », dans l'intention d'amadouer la classe ouvrière et de la réconcilier avec l'État. C'est ainsi que, reprenant les idées des « socialistes de la chaire », il fait voter par le Reichstag une loi d'assurance contre la maladie (1883), une loi d'assurance contre les accidents (1884) et même une loi d'assurance vieillesse (1889). Ces lois passent malgré l'opposition des tenants du libéralisme économique et des socialistes. Ces derniers estiment les cotisations ouvrières trop lourdes par rapport à la part patronale, mais ils dénoncent surtout la manœuvre politique qui est à l'origine de la législation sociale bismarckienne. Cette législation, si elle a le mérite d'être la première en Europe, n'empêche pas de nouveaux progrès socialistes ; Bismarck s'efforce de les combattre par un renforcement de la répression. Il revient, à partir de 1886, à la « politique du fouet ». L'interdiction des rassemblements publics, la multiplication des poursuites judiciaires ne donnent pas les résultats escomptés. Les sociaux-démocrates obtiennent un véritable triomphe aux élections de février 1890, avec 1 427 300 voix et 35 sièges. L'empereur Guillaume II désapprouve, en 1890, les méthodes bismarckiennes, et l'opposition sur les questions sociales apparaît comme l'une des causes de la démission du chancelier.

 

L'essor économique de l'Allemagne

 

Le développement économique de l'Empire bénéficie des mesures imposées par Bismarck pour renforcer l'unité. Le chancelier, avec l'accord du parti national-libéral, représentant des milieux d'affaires, impose une unité monétaire, le mark (1873), et la création d'une banque d'Empire (1875). Il est moins heureux, en revanche, dans sa politique d'unification ferroviaire. Il arrive à étatiser, petit à petit, les chemins de fer prussiens, mais la résistance des autres États et le manque de moyens financiers ne lui permettent pas de racheter aux compagnies privées l'ensemble des voies ferrées allemandes.

 

L'influence de Bismarck est décisive dans le retour de l'Allemagne au protectionnisme. Les difficultés nées de la crise de 1873, de la concurrence de la métallurgie anglaise, de l'invasion des céréales américaines et russes favorisent l'action de groupes de pression protectionnistes, qui trouvent auprès de Bismarck, grand propriétaire terrien, une oreille attentive. Mais le chancelier songe aussi, par une élévation des droits de douane, à augmenter les ressources financières de l'Empire. La loi douanière qu'il fait voter en juillet 1879 ne permet pas de défendre efficacement les intérêts des agriculteurs ; en 1885 et 1887, il obtient le vote d'une nouvelle augmentation des droits sur les blés étrangers.

 

La politique étrangère de Bismarck

 

Bismarck s'intéresse avant tout aux problèmes de politique extérieure. Grand empirique, le chancelier impose ses vues à l'empereur comme à l'état-major, car, pour lui, l'armée ne peut être qu'un instrument technique. Bismarck estime que l'Allemagne ne doit pas imposer son hégémonie en Europe ; satisfait de la réalisation de l'unité, auréolé du prestige de ses victoires sur l'Autriche et sur la France, il lui faut rassurer les puissances. Diplomate de la lignée de Frédéric II, Bismarck repousse le militarisme conquérant, la passion nationale, le pangermanisme ; il est guidé par la raison d'État.

 

« Saturé », le Reich n'a pas à poursuivre une politique d'annexions nouvelles mais, au contraire, à jouer un rôle de modérateur, de conciliateur entre des ambitions rivales. Bismarck entend offrir ses bons offices dans les conflits qui opposent l'Autriche-Hongrie, la Russie, l'Angleterre. Le bloc des puissances conservatrices, Allemagne, Autriche-Hongrie, Russie, apparaît au chancelier comme le plus sûr rempart contre les progrès de la démocratie et du socialisme. Il faut naturellement empêcher une revanche, à laquelle aspire la France, soucieuse de reprendre l'Alsace-Lorraine ; pour cela, il convient de l'isoler, car il lui est impossible de tenter l'aventure sans allié. Partant de ces lignes directrices, Bismarck construit plusieurs systèmes en essayant de concilier des intérêts contradictoires.

 

Par une politique d'intimidation et de menaces, le chancelier entend d'abord exiger de la France le strict respect des clauses du traité de Francfort (10 mai 1871). Soucieux d'obtenir le paiement des 5 milliards, Bismarck se prête, malgré l'hostilité de l'état-major, à des négociations avec Thiers, qui aboutissent à des conventions assurant à l'Allemagne le paiement rapide de l'indemnité, ce qui permet de mettre fin, dès l'automne 1873, aux inconvénients d'une occupation prolongée d'une partie de la France. Il est possible que Bismarck ait accepté de signer la convention du 15 mars 1873 pour ruiner l'ambassadeur Harry von Arnim, qu'il déteste, et soutenir le pouvoir de Thiers.

 

En même temps, Bismarck entend isoler la France et garantir le statu quo européen par une alliance rassemblant les puissances continentales. Le chancelier, qui a ménagé l'Autriche depuis 1866, réussit sans difficulté un rapprochement avec Vienne, d'autant plus qu'il encourage la poussée autrichienne vers les Balkans. Mais alors, comment attirer la Russie, elle aussi soucieuse de développer ses intérêts dans les Balkans, au sein du système ? Bismarck prêche au tsar la solidarité monarchique face à une France républicaine et agressive. L'entrevue des Trois Empereurs à Berlin, en septembre 1872, est suivie d'une série de conventions, conclues en 1873, qui marquent les débuts de l'Entente. L'isolement diplomatique de la France semble assuré, mais l'évolution des relations franco-allemandes et la crise balkanique (1875-1878) viennent affaiblir le système.

 

Inquiet de l'élimination de Thiers, irrité par les critiques de quelques évêques français qui jugent durement le Kulturkampf, très mécontent de voir renaître l'armée française, Bismarck se saisit du prétexte offert par la loi militaire de 1875 pour accuser les tendances revanchardes des Français et les briser par des menaces. Une campagne de presse, des propos tenus par Joseph Maria von Radowitz (1839-1912), familier du chancelier, qui laisse entendre qu'une guerre préventive est possible, inquiètent sérieusement le gouvernement français. Mais la France obtient l'appui diplomatique de la Grande-Bretagne et le soutien énergique de la Russie, qui ne veut pas d'une hégémonie allemande. La manœuvre de Bismarck fait long feu. En soutenant la France, la Russie montre la fragilité du système bismarckien, fragilité encore accrue par la crise balkanique.

 

À la suite de l'insurrection partie de Bosnie-Herzégovine, en 1875, et des représailles turques, la Russie déclare la guerre à l'Empire ottoman en avril 1877. Les victoires russes inquiètent vivement l'Autriche-Hongrie. Pendant toute la crise, Bismarck s'efforce d'éviter les heurts entre ses alliés continentaux. Il évite d'abord de choisir et se montre satisfait de l'accord austro-russe (janvier 1877) qui promet la neutralité autrichienne en cas de conflit russo-turc, en échange de la Bosnie-Herzégovine. Par le traité de San Stefano (mars 1878), la Russie victorieuse impose la création d'une « grande Bulgarie » qui inquiète sérieusement les puissances, notamment l'Autriche. Devant les réactions des puissances, la Russie accepte de négocier. Au congrès de Berlin (été 1878), le chancelier, qui apparaît comme un arbitre, un « honnête courtier », soutient l'Autriche-Hongrie, tout en faisant pression sur Vienne pour obtenir un arrangement avec la Russie. Bismarck a surtout le souci de sauver le système des Trois Empereurs, mais son attitude provoque le mécontentement de la Russie, déçue dans ses espoirs. Le tsar Alexandre II déclare morte l'entente des Trois Empereurs ; dès lors, Bismarck jette les bases d'une nouvelle construction diplomatique.

 

La crise balkanique ayant montré l'impossibilité de maintenir la Russie et l'Autriche-Hongrie au sein d'un même système d'alliances, Bismarck choisit l'Autriche-Hongrie, tout en s'efforçant de maintenir les liens avec la Russie. Le chancelier doit user de la menace de démission pour imposer ses vues à Guillaume I er, plus favorable à Saint-Pétersbourg qu'à Vienne. Le traité austro-allemand du 7 octobre 1879 est, avant tout, une alliance défensive contre la Russie ; l'Autriche n'est pas obligée d'intervenir en cas d'agression française contre l'Allemagne. Bismarck espère ramener le tsar dans l'orbite allemande en suscitant chez les Russes, par des ouvertures à l'Angleterre, la crainte d'un isolement. Le calcul du chancelier se révèle exact : la Russie accepte de négocier. Imposant un véritable ultimatum à Vienne, Bismarck fait céder l'intransigeance autrichienne ; un nouveau traité des Trois Empereurs est conclu le 18 juin 1881. Ce traité, conclu pour trois ans, prévoit la répartition des zones d'influence russe et autrichienne dans les Balkans, et assure à l'Allemagne la neutralité russe en cas de guerre franco-allemande, même provoquée par Berlin. Renouvelé en 1884 pour trois nouvelles années, le traité est un grand succès diplomatique pour Bismarck, d'autant plus que le nouveau système bismarckien s'élargit grâce à l'adhésion de l'Italie en 1882. L'Italie recherche auprès de Bismarck puissance et considération. Souffrant du dédain des grands États européens, elle fait des avances au chancelier, qui n'a guère de sympathie pour ce « petit roquet ». Mais, en cas de guerre franco-allemande, il peut être bon d'imposer à la France une défense de ses frontières alpestres. Malgré les difficultés austro-italiennes dues aux provinces irrédentes, l'Italie, humiliée par la France en Tunisie, est prête à adhérer à une alliance comprenant l'Autriche. Le traité instituant la Triple-Alliance (la « Triplice ») est signé le 20 mai 1882. Traité défensif, avantageux pour l'Italie, il assure à Bismarck- cependant sceptique- un nouvel allié contre la France. Grâce au nouveau système, l'isolement de la France sur le continent est total ; « la machine est si bien montée qu'elle marche toute seule », estime le chancelier.

 

Bismarck peut même pratiquer une politique conciliante à l'égard de la France. Satisfait de la victoire des républicains, au lendemain de la crise de mai 1877, parce qu'une France républicaine n'a aucune chance de trouver une alliée dans cette Europe monarchique, Bismarck multiplie les gestes de conciliation. Il encourage les visées françaises en Tunisie, au Maroc, en Egypte… afin de détourner la France de la ligne bleue des Vosges. À partir de la fin de 1883, il provoque même des conversations franco-allemandes. Le dialogue Bismarck-Jules Ferry, par personnes interposées, montre que Paris se prêterait à des ententes sur des questions coloniales. Mais l'idée de rapprochement, d'alliance n'a aucune chance de succès en France. L'opinion publique ne peut pas accepter une renonciation définitive à l'Alsace-Lorraine, et Jules Ferry craint surtout- et ses craintes sont fondées- une manœuvre bismarckienne destinée, par le biais d'un rapprochement franco-allemand, à brouiller la France et l'Angleterre.

 

La réaction anticolonialiste qui provoque, en 1885, la chute de J. Ferry semble devoir ramener la France à des préoccupations continentales. L'arrivée du général Boulanger- le général « La Revanche »- au ministère de la Guerre, l'activité de la Ligue des patriotes inquiètent l'Allemagne, malgré les déclarations rassurantes du gouvernement français. Pour calmer ces velléités revanchardes, Bismarck fait voter une nouvelle loi militaire, rappelle des réservistes, soumet les Alsaciens-Lorrains, coupables d'avoir élu des adversaires du projet bismarckien, à des mesures rigoureuses. L'affaire Schnæbelé, commissaire de police français arrêté par des policiers allemands en avril 1887, marque le point culminant de la crise, Bismarck, qui n'a pas cherché cet incident, accepte de faire libérer Schnæbelé. En se débarrassant de Boulanger, les républicains font tomber la tension.

 

Malgré ses efforts, Bismarck ne peut pas empêcher l'aggravation de la tension austro-russe à propos des affaires balkaniques. Bismarck est à l'origine de l'alliance secrète conclue en octobre 1883 entre l'Autriche-Hongrie et la Roumanie ; dans les affaires bulgares, en revanche, il freine l'Autriche-Hongrie, car il considère la Bulgarie comme une zone d'influence russe. Cette attitude modératrice du chancelier n'empêche pas le déclin de l'influence russe dans les Balkans, si bien qu'en 1887 le tsar refuse de renouveler le traité des Trois Empereurs. Dans ces conditions, Bismarck s'efforce de remanier son système en renforcant la Triplice, tout en gardant un lien avec la Russie.

 

Le renouvellement de la Triplice, acquis dès 1887, donne l'occasion à Bismarck d'en faire un instrument offensif. La crise bulgare et la crise franco-allemande obligent Bismarck à promettre la défense des intérêts italiens en Afrique du Nord. À ce prix, l'Italie accepte, sur la suggestion du chancelier, de rechercher un accord avec l'Angleterre sur les questions méditerranéennes. L'accord anglo-italien de février 1887 permet à Bismarck d'associer indirectement la Grande-Bretagne à son système. Reste à maintenir un lien avec une Russie décidée à ne plus se commettre dans une alliance comprenant l'Autriche-Hongrie. Déjà l'entourage du tsar comprend des partisans de l'alliance avec la France, mais le clan germanophile reste prédominant. Le 18 juin 1887, la Russie signe avec l'Allemagne le traité secret de réassurance. Conclu pour trois ans, il assure à Bismarck la neutralité russe en cas d'attaque française contre l'Allemagne ; en échange, le chancelier promet son appui diplomatique dans la question bulgare et dans l'affaire des Détroits. Mais ces promesses sont en contradiction avec les autres engagements de Bismarck. Quelques semaines plus tard, lors du réveil de la question bulgare, Bismarck fait pression sur la Russie, notamment en mettant fin aux facilités financières accordées par la Reichsbank aux Russes (novembre 1887) et en faisant allusion au Reichstag à une guerre sur deux fronts (février 1888). Cette menace du chancelier, par ailleurs hostile à une guerre préventive contre la Russie, fait céder le tsar, qui doit accepter un Saxe-Cobourg à la tête de l'État bulgare. Toujours dans le souci d'éviter un rapprochement franco-russe et après l'échec d'une idée d'alliance défensive anglo-allemande, Bismarck songe, dès octobre 1889, au renouvellement du traité de réassurance. La Russie y était disposée au moment de la chute du chancelier.

 

La fin d'une carrière exceptionnelle

 

 

 

La question des relations germano-russes est l'une de celles qui opposent le vieux chancelier au jeune empereur Guillaume II. Depuis 1888, Guillaume appuie les partisans d'une guerre préventive contre la Russie et soutient plus fermement les ambitions balkaniques de l'Autriche-Hongrie. Mais bien d'autres raisons expliquent la démission de Bismarck. Il y a, bien sûr, un conflit de générations entre ce vieillard d'un orgueil immense, persuadé d'être un homme indispensable, et le jeune empereur de trente ans qui n'entend pas vivre à l'ombre du vieux chancelier. Bismarck, presque complètement retiré dans sa tour d'ivoire de Friedrichsruh, n'a que son immense prestige pour résister aux intrigues de la Cour, orchestrées par des hommes qui lui doivent tout, comme Friedrich von Holstein, ou par l'état-major, dirigé par le général Alfred von Waldersee (1832-1904). Son sens de l'intérêt de l'État s'affaiblit au profit de l'intérêt personnel ; il songe à faire de son fils Herbert (1849-1904) son successeur. Aux difficultés du système bismarckien s'ajoute le poids des échecs intérieurs : Kulturkampf, lutte contre les socialistes. Le « cartel bismarckien », comprenant les nationaux-libéraux et les conservateurs, connaît une véritable déroute aux élections de février 1890 en perdant 129 sièges. Bismarck, qui songe d'abord à une dissolution du nouveau Reichstag, doit, pour s'assurer une majorité, se réconcilier avec le Zentrum, qui en profite pour imposer l'abandon des dernières dispositions du Kulturkampf. Inquiet des nouveaux progrès de la social-démocratie, le chancelier veut durcir la législation antisocialiste, mais le jeune empereur recherche une détente qu'il espère provoquer par de nouvelles réformes, notamment une législation sociale plus large, et une atténuation des lois frappant les socialistes. Les deux points de vue s'affrontent dans un conseil de la Couronne. Si Guillaume II ne veut pas être le « roi des gueux », Bismarck entend ménager les intérêts des industriels. Le vieux chancelier impose encore ses idées ; presque tous les ministres le soutiennent, mais c'est le chant du cygne. Dès février 1890, Guillaume II cherche à se débarrasser de Bismarck ; le mois suivant, il exploite divers incidents, reprochant même au chancelier de lui cacher des documents diplomatiques, pour demander sa démission le 19 mars 1890.

 

Ainsi, après vingt-huit ans de pouvoir, Bismarck quitte les devants de la scène allemande et européenne. Déçu, amer, il s'érige en juge pendant les huit années qui lui restent à vivre. Il ne manque pas de critiquer ses successeurs, qu'il considère comme des amateurs maladroits. Mais force lui est de constater que les rouages de l'État tournent sans lui. Il dicte ses Mémoires à son vieux collaborateur Lothar Bucher, ses Pensées et souvenirs (publiés en 1898), qui, naturellement, manquent d'objectivité. Les articles qu'il écrit ou qu'il inspire pour les Hamburger Nachrichten, journal de faible diffusion, montrent un beau talent de publiciste, extrêmement sévère pour son successeur Leo von Caprivi ou pour Adolf von Marschall, et même pour l'empereur. Les polémiques quotidiennes, les critiques qui paraissent dans quelques feuilles dévouées donnent au vieillard l'impression de revivre. Se faisant passer pour victime des intrigues de Caprivi, recevant de nombreux visiteurs, Bismarck contribue à nourrir une légende bismarckienne qui, déjà, s'épanouit. L'empereur, des princes, quatre cents parlementaires viennent célébrer, à Friedrichsruh, le quatre-vingtième anniversaire du vieil homme d'État, mais Bismarck continue à détester Guillaume II et la « clique » de la Cour. Il a beau jeu de démontrer les erreurs de ceux qui, en ne renouvelant pas le traité de réassurance, ont poussé la Russie dans les bras de la France ; il fait à ce sujet des révélations qui tournent au scandale. Hostile à l'expansion coloniale, Bismarck ne voit pas l'intérêt de la politique navale, bien que l'amiral A. von Tirpitz soit venu à Friedrichsruh lui exposer ses idées. Avec une belle obstination, le vieillard, fidèle aux perspectives continentales, reste sourd à la voix des apôtres de la Weltpolitik. Mais, de plus en plus, Bismarck souffrant s'enferme dans le silence. Il s'éteint le 30 juillet 1898.

 

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02/08/2016

Matamore : tueur de Maures:

 

 

Matamore tueur de Maures.jpg

 

 

Pourquoi des fleurs cachent-elles les têtes coupées des Maures ? Repentance ?...

 

 

D

ans le dictionnaire, la définition courante d’un matamore est : « Faux héros, mythomane parlant de ses exploits imaginaires ». La définition historique est tout autre : « vient de MATA : tuer et  MOROS : Maures. » Donc, « Tueur de Maures ».n

 

 

 

Dans la cathédrale de Compostelle vous pouvez admirer une statue de Saint-Jacques Matamore (« Je suis chevalier du Christ, secourant les chrétiens, je marche à la tête des armées chrétiennes contre les Sarrasins »… Livre des Miracles de Saint-Jacques) brandissant son épée et se tenant fièrement sur un cheval en train de cabrer.

 

 

Une composition fleurie posée aux pieds de la statue accueille les pèlerins et les visiteurs déambulant dans cette magnifique cathédrale.

Mais, car il y a un mais, ces fleurs sont destinées avant tout à cacher le socle de la statue à la vue des visiteurs. Sans ce rideau de fleurs, nous devrions voir le cheval piétinant des Maures !!!n

 

30/07/2016

Le « Moyen Age » n’a jamais cru que la Terre était plate !

 

 

 

 

 

 

 

Encore un mythe à détruire, concernant l’horrible « Moyen-Age » chrétien.

« Présentation : Christophe Colomb n’a jamais eu à démontrer que la Terre était ronde. Car tout le monde le savait déjà. Et depuis longtemps ! C’est ce que confirme l’ouvrage d’un historien américain, Jeffrey B. Russel, qui met à mal bon nombre d’idées reçues sur les géographes du Moyen Age et de l’Antiquité. Il commence par constater que les auteurs médiévaux affirment la rotondité de la Terre, comme le faisait Platon. Il examine ensuite l’apparition du mythe moderne selon lequel le Moyen-Age croyait la Terre plate. En fait ce sont des évolutionnistes libéraux américains qui ont créé de toutes pièces ce mythe aujourd’hui repris dans la presse et dans les manuels scolaires.

 

 

 

En cette année anniversaire de la découverte du Nouveau Monde, c’est un véritable déluge de publications qui s’abat sur nous ; à cette occasion, nombre d’idées reçues sont remises en question. L’une d’elles, selon laquelle les contemporains de Christophe Colomb croyaient que la Terre était plate, a trouvé son historien, Jeffrey B. Russel, dans un petit ouvrage décapant qui vient d’être publié aux Etats-Unis.

 

 

Considérons le cas de Christophe Colomb : les historiens ont depuis longtemps dénoncé la fable selon laquelle il aurait dû affronter les foudres des docteurs de Salamanque pour avoir osé prétendre que la Terre était ronde – sans quoi le passage des Indes par l’ouest était inconcevable. Certes, le découvreur a eu ses détracteurs et ses opposants, mais leurs arguments tenaient aux probabilités d’échec de l’entreprise.

 

 

Et ils avaient raison, puisque la distance qui sépare les îles Canaries du Japon est de deux cents degrés de longitude, là où Colomb, pour avancer son projet, voulait n’en voir que soixante. Mais nulle part dans ces discussions il ne fut question d’une sphéricité que le navigateur aurait dû démontrer.

 

 

Déjà au XVème siècle, l’affaire était entendue. La Géographie du Grec Ptolémée (90-168) est traduite en latin en 1410. Or cet ouvrage ne laisse subsister aucun doute sur la rotondité de la Terre : il est tout entier fondé sur le quadrillage de la sphère en degrés de latitude et méridiens de longitude.

 

 

 

Et le cardinal Pierre d’Ailly en a bien retenu toutes les leçons dans son Image du monde écrite en latin dès 1410. Mais avant ? Là où les médiévistes ont souvent été plus évasifs, Jeffrey Russell nous invite à voir partout et toujours la même représentation, les mêmes comparaisons.

 

 

 

Pour les uns, la Terre est un oeuf ou une balle, pour d’autres, une pomme ou une pelote.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour les philosophes John Holywood ou Thomas d’Aquin au XIIIème siècle, Jean Buridan ou Nicolas Oresme au XIVème , nul doute n’est possible. Ces deux derniers évoquent même la rotation de la Terre sur elle-même !

 

 

 

Faut-il remonter plus avant vers les « siècles obscurs », pour reprendre une expression chère aux Anglo-Saxons ? Là où un Isidore de Séville (mort en 636) semble entretenir certaines réserves, Bède le Vénérable au VIIIème siècle et Scot Erigène au IXème sont catégoriques : la Terre est ronde. Ils ne font d’ailleurs pas preuve d’originalité, puisqu’ils reprennent la tradition scientifique des compilateurs de l’Antiquité tardive, notamment Martianus Capella dont les Noces de Mercure et Philologie, écrites vers 420, connaissent une très large diffusion au Moyen Age. Or Martianus affirme lui aussi sans ambages : « Elle [la Terre] n’est pas plate, elle est ronde. »

 

 

Il semble donc y avoir durant tout le Moyen Age occidental unanimité sur la question.

 

 

 

Non sans quelques problèmes pour les philosophes et les cartographes. Ceux-ci veulent en effet représenter un oekoumène (l’ensemble des terres habitées) conforme aux connaissances de la période et, d’autant que possible, à la tradition biblique et évangélique. Dès lors, que Jérusalem soit au centre du monde ou le paradis à l’est, c’est une simple convention cartographique. Le géographe arabe Al Idrisi ne place-t-il pas, au XIIème siècle, La Mecque au centre de sa carte ? Et, au XXème siècle, ne discute-t-on pas encore de la « juste » représentation de l’hémisphère sud sur nos modernes mappemondes ? Plus délicat est le problème de la conformité aux enseignements de l’Eglise selon lesquels les Apôtres ont apporté la Parole « aux quatre coins du monde ». Car il faudrait que le Terre soit plate pour posséder quatre coins*.

 

 

 

Ainsi s’explique l’hésitation d’Isidore de Séville ; pourtant saint Augustin lui-même (354-430) avait mis en garde contre le danger d’utiliser le sens littéral de l’Ecriture. Lorsque les cartographes médiévaux nous présentent une Terre d’apparence plate et circulaire, c’est donc certainement une convention cartographique, parfois l’illustration d’une certaine tradition biblique, mais jamais la représentation d’un soi-disant dogme de la « Terre plate ».

 

 

 

 

 

D’où vient alors ce mythe, puisque mythe il y a ? De l’exploitation qu’on a faite, au XIXème siècle, de certains textes de l’Antiquité tardive. Cette époque avait bel et bien connu deux « théoriciens » de la Terre plate : Lactance (vers 265-345) d’abord, polémiste crédule, qui s’oppose ouvertement à la pensée scientifique (et païenne) de son époque, au moyen d’arguments simples mais combien efficaces : « Y a-t-il quelqu’un d’assez extravagant pour se persuader qu’il y a des hommes qui aient les pieds en haut et la tête en bas […] et que la pluie et la grêle puissent tomber en montant ? »

 

 

 

Darwin contre l’Eglise

 

 

Puis, deux siècles plus tard, en Egypte, Cosmas dit « Indicopleustès » (« le voyageur des Indes »), retiré dans un monastère du Sinaï, rédige sous le titre de Topographie chrétienne une vaste compilation géographique où la Terre plate occupe une place importante. Il faut cependant savoir que cet ouvrage volumineux, rédigé en grec et aux marges orientales de la Chrétienté, ne nous est connu aujourd’hui qu’à travers trois manuscrits médiévaux complets.

 

 

Critiqué à Byzance dès le IXème siècle par le patriarche Photius, il est totalement ignoré de l’Occident médiéval. La première traduction latine de Cosmas date de 1705 ! Et c’est cet auteur, tout à fait marginal dans le monde grec et inconnu du monde latin, qui deviendra au XIXème siècle le symbole de l’obscurantisme médiéval!

 

 


Car ces visions farfelues du monde seraient restées aussi chimériques que les descriptions contemporaines de cynocéphales (hommes à tête de chien), si elles n’avaient été reprises par les positivistes et « progressistes » du XIXème siècle. La démonstration de Jeffrey Russell est ici tout à fait originale et convaincante.

 

 

 

S’il n’y a jamais eu de mythe médiéval de la « Terre plate », il y a bel et bien eu une légende moderne du « dogme médiéval de la Terre plate ». Russell traque son apparition puis sa diffusion, en France et aux Etats-Unis, tout au long du XIXème siècle ; il démasque à l’occasion quelques « coupables ».

 

 

Coupable, le premier, le romancier américain Washington Irving (1783-1859), dans un pastiche historique sur la vie de Christophe Colomb, publié pour la première fois en 1828. Irving invente de toutes pièces une scène qui deviendra célèbre, dans laquelle le navigateur doit se défendre contre l’obscurantisme des docteurs de Salamanque incapables d’admettre que le Terre fût ronde.

 

 

 


 

 

 

 

 

Le roman connaît un immense succès et contribue à accréditer, outre-Atlantique, la vision d’une Eglise catholique dogmatique et intolérante. Coupable encore, en France, à la même époque, le très respecté Antoine-Jean Letronne (1787-1848), directeur de l’Ecole des Chartes et professeur au Collège de France, qui dans la Revue des deux Mondes, avance l’idée d’un dogme de la Terre plate chez les Pères de l’Eglise et d’une interprétation littérale de la Bible au long du Moyen Age.

 

 

 

Coupables surtout, aux Etats-Unis à nouveau et principalement pendant la seconde moitié du XIXème siècle, nombre d’esprits libéraux qui souhaitent réfuter les arguments anti-évolutionnistes de l’époque. Nous sommes en effet en plein débat autour des thèses de Darwin sur l’évolution des espèces, que l’Eglise se refuse à admettre. Quoi de mieux, dès lors, pour combattre son étroitesse de vues, que de stigmatiser un obscurantisme plus général, dont le pseudo-dogme médiéval de la Terre plate deviendrait une sorte de cas exemplaire ? C’est la voie que suivent sans hésiter certains auteurs américains dans des ouvrages dont les titres à eux seuls sont tout un programme :

 

 


Histoire du conflit entre religion et science de John Draper (New York, 1874) ou Histoire du combat entre la science et la théologie dans le Christianisme d’Andrew White (New York, 1896)…L’idée d’un dogme médiéval de la Terre plate se diffuse dès lors dans les ouvrages de vulgarisation et les manuels scolaires. Elle correspond si bien à l’image que l’on se fait du Moyen Age au temps de Victor Hugo ou de Jules Michelet qu’on la reçoit sans discussion.

 

 

Tant et si bien que malgré toutes les réfutations modernes, un auteur à succès pourtant bien informé comme Daniel Boorstin perpétue encore aujourd’hui ce mythe.

Preuve, s’il en était besoin qu’un petit essai comme celui de Jeffrey Russell est d’actualité et mériterait d’être traduit en français sans délai. »

 

 

 

Michel Hébert – Le CEP – 2012

 

26/07/2016

Tueries islamiques : l’obscène déni de réalité d’un universitaire musulman:

 

 

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Les tueries de Paris et de Seine-Saint-Denis – 130 morts – ont été commises par des musulmans et préparées de longue main. La tuerie de San Bernardino (Californie) – 14 morts lors d’une fête de Noël – a été commise par des musulmans et préparées de longue main. Ce sont des faits. Mais le déni de réalité en a atteint plus d’un. L’American Thinker en signalait hier de nombreux cas aux États-Unis. L’un a particulièrement retenu mon attention.

 

 

Le professeur Hatem Bazian, docteur en philosophie et en études islamiques de la University of California Berkeley (UC Berkeley) où il enseigne comme maître-assistant et en dirige le Islamophobia Research & Documentation Project, co-fondateur et professeur du Zaytuna College de Berkeley (Californie), un universitaire tout ce qu’il y a de mieux estampillé, a publié le 5 décembre le tweet suivant :

 

 

« L’islamophobie en Amérique et en Europe a atteint un sommet, et dans la société civile les discours sont remplis du venin raciste envers les musulmans. »

 

 

 

 

C’est au mieux un déni de réalité pour des motifs idéologique, philosophique ou… psychologique. Au pis une maladroite tentative de renversement de la preuve : la raison de ces tueries, ce n’est pas l’islam, c’est l’islamophobie ! C’est en tout cas parfaitement obscène.

 

 

 

 

Source : American Thinker,

22/07/2016

Le puritanisme aux Etats-Unis, du Mayflower aux télévangélistes:

 

 

 
 
 
 
Michel Duchein
Inspecteur général honoraire des Archives de France
 
 
 
 
 
 
 
 
Le terme « puritanisme » n'a jamais désigné une Église particulière, ni même une doctrine cohérente et définie. C'est, historiquement, une forme du protestantisme, issue idéologiquement du calvinisme genevois et affirmée en Angleterre, à partir des années 1560, en réaction contre l'anglicanisme officiel jugé trop proche de « l'idolâtrie » catholique. C'est aussi, plus généralement, un état d'esprit religieux marqué par l'austérité des mœurs et la notion de la responsabilité individuelle du chrétien devant Dieu, sans l'intermédiaire d'un clergé investi d'une autorité sacramentelle.


L'esprit puritain n'est pas propre à une confession définie. Il imprègne profondément les Églises presbytériennes, méthodistes, baptistes, quakers et beaucoup d'autres florissantes aux États-Unis. En 1989, on dénombrait dans ce grand pays cent sept « dénominations », c'est-à-dire cent sept Églises indépendantes, chiffre en évolution constante ! Sans revenir en détail sur l'histoire, complexe entre toutes, de ces innombrables Églises issues du protestantisme, de leurs variations, fusions, scissions, rapprochements ou séparations, Michel Duchein en étudiant ici le puritanisme aux Etats-Unis, nous permet d'explorer la psychologie de l'homo americanus, depuis l'arrivée du Mayflower jusqu'aux télévangélistes.


L'Américain, homme religieux
 


Nous nommerons ici « Américain » le citoyen des États-Unis, faute d'un inexistant vocable « États-unien » qui serait évidemment plus approprié.
 


Tout observateur, même superficiel, de la vie du peuple américain est frappé par la place qu'occupe la religion dans son univers mental. Déjà Tocqueville, en 1835, remarquait que les références à la Bible y faisaient partie du langage courant dans toutes les classes de la société et que personne n'y professait ouvertement l'athéisme ou l'agnosticisme, contrairement à la société française de la même époque. Un universitaire moderne, Jean Guiguet, écrivant en 1971, fait à peu près la même remarque : « la particularité la plus déconcertante des États-Unis est l'intégration de la religion à la vie quotidienne […] la religion est partie intégrante de la vie sociale ».
 


Cette place éminente tenue par la religion aux États-Unis va d'ailleurs de pair avec la plus grande liberté de conscience et de culte, inscrite dans la Constitution de 1791 et dans son premier Amendement. Tout Américain, ou à peu près, appartient à une « dénomination », chrétienne ou non, et cela fait partie de son identité sociale, au même titre que sa couleur de peau et sa profession.


Jusque vers les années 1850, le protestantisme, sous ses diverses formes, a dominé le paysage religieux américain, avec une forte coloration puritaine. L'arrivée massive d'immigrants irlandais, puis italiens, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, puis enfin mexicains au XXe siècle, a introduit une puissante communauté catholique, d'ailleurs fort variée. On compte aujourd'hui environ cinquante millions de protestants, toutes confessions confondues, et quarante-huit millions de catholiques, sans compter trois millions cinq cent mille épiscopaliens ou anglicans.
 


Est-ce à dire que tous les Américains sont férus de théologie et brûlent d'une foi ardente ? Évidemment non. Deux phrases souvent citées, l'une du président Franklin Roosevelt, l'autre du président Eisenhower, sont assez révélatrices. Alors que Mrs. Roosevelt demandait à son mari s'il croyait fermement à tout ce qu'il avait appris au catéchisme, il répondit : « Franchement, je n'y ai jamais beaucoup pensé. Je ne crois pas qu'il soit bon de trop penser à ces choses-là. » Et Eisenhower : « Notre gouvernement ne peut tenir debout sans reposer sur une foi religieuse, mais peu importe laquelle. » Nul doute que le président George W. Bush, pour sa part, ait une foi beaucoup plus solide que celle de son prédécesseur Roosevelt ; de toute façon la démocratie américaine est fermement fondée sur une relation explicite d'alliance avec Dieu dans la tradition de l'Ancien Testament : In God we trust, « en Dieu est notre confiance ».
 


C'est donc bien dans l'histoire qu'il faut chercher les racines profondes de cette union traditionnelle.
 


Les « Pères pèlerins » et les fondateurs des colonies anglaises d'Amérique
 


Au début du XVIIe siècle, l'Amérique du Nord était encore un continent vierge pour les Européens, mises à part quelques sporadiques et éphémères tentatives d'implantations espagnoles, françaises et anglaises en Floride, Caroline, Canada et Californie, pour emprunter les appellations actuelles.
 


Tout change avec les règnes des rois anglais Jacques I (1603-1625) et Charles Ier (1625-1649), lorsque l'intransigeance religieuse de ces deux souverains, champions déterminés de l'anglicanisme, pousse à l'émigration des groupes de « dissidents » puritains, désireux à la fois de vivre librement leur foi et de fonder, dans le Nouveau Monde, de « nouvelles Jérusalem », autrement dit des communautés vivant selon la loi de Dieu telle que l'énonçaient la Bible et les grands réformateurs, Calvin en tête. La motivation religieuse puritaine est donc à l'origine même de ces premières implantations.
 


Ces différents groupes sont, au départ, indépendants les uns des autres. Au début, même, ils s'ignorent pratiquement, dans l'immense étendue de la côte qui s'étend du 44e au 32e degré de latitude nord, du Maine à la Géorgie : il y a 3 200 km à vol d'oiseau de Portland à Savannah. Plus tard seulement, ils se rapprocheront les uns des autres, apprendront à vivre en bon voisinage et, à la fin du XVIIIe siècle, s'uniront en une fédération qui sera le noyau des États-Unis d'aujourd'hui. Mais chacun d'eux a sa propre histoire, sa propre organisation et, pendant longtemps sa propre personnalité religieuse.


La date la plus symbolique est celle du 21 décembre 1620, lorsqu'aborda au Cap Cod, par 40 degrés de latitude nord, dans ce qui est aujourd'hui État de Massachusetts, un groupe d'une centaine de puritains anglais, connu plus tard sous le nom de Pilgrim Fathers, les « Pères pèlerins », qui avaient voyagé à bord du Mayflower. Pendant les onze semaines de la traversée, les « pèlerins » s'étaient liés par un contrat, le Mayflower Compact, qui allait devenir la constitution de la nouvelle colonie : stricte observance de la foi et du culte calviniste, vie communautaire intense, discipline sociale et morale sans faille. La colonie, après des débuts difficiles, finit par s'implanter malgré les conditions climatiques défavorables, et s'accrut ensuite par de nouveaux arrivants. La ville de Boston, fondée en 1630, devint sa capitale, après l'échec de la première implantation plus au sud à New Plymouth. Plus tard elle fut absorbée par la nouvelle colonie du Massachusetts.


Les Pères Pèlerins du Mayflower n'étaient pourtant pas les premiers colons anglais établis dans cette partie du monde. Dès 1606 une compagnie commerciale avait fondé, avec charte royale, la colonie de Virginie – en souvenir de la Reine Vierge Élisabeth Ière – dans la zone fertile de la baie de Chesapeake, appelée à une grande prospérité grâce à la culture du tabac : mais il ne s'agissait pas, dans ce cas, d'un établissement religieux.


On retrouve, en revanche, des groupes de puritains sur plusieurs autres points de la côte de ce qui allait devenir la « Nouvelle Angleterre » : sur la presqu'île de Manhattan, où ils changent en New York la Nouvelle-Amsterdam fondée par les Hollandais – qui avait elle-même succédé à la Nouvelle-Angoulême des Français ; à New Haven ; à Rhode Island ; ailleurs encore. Le pasteur John Donne, en 1622, leur donne comme but à atteindre « de créer un pont entre le vieux monde et le Royaume du Ciel, d'écrire un nouveau chapitre du Livre des Chroniques pour en faire le Livre de la Vie » À New Haven, le pasteur John Davenport veut établir le nouvel Israël, la terre des Élus.


Toutes ces colonies ont en commun, du moins au début, des conditions d'existence difficiles, mais aussi une stricte discipline sociale. L'intolérance à l'égard des déviations morales ou doctrinales est générale, comme à peu près partout en Europe à la même époque. Ces communautés ont des gouverneurs, élus par les freemen – les hommes libres, ce qui excluait les domestiques – ou nommés par le roi. Elles s'administrent plus ou moins librement, dans un esprit fortement communautaire.


Faisant notablement exception, le Maryland, fondé en 1632 par lord Baltimore, ami de Charles Ier, est un refuge pour les catholiques et accueille volontiers des anglicans. Ceux-ci s'implantent aussi en Virginie et en Caroline du Nord et du Sud – ainsi nommées en l'honneur de Charles Ier et de Charles II.


Une mention toute particulière doit être faite de la Pennsylvanie, fondée en 1681 par le quaker William Penn. Bien que différent du calvinisme et de toutes les autres confessions connues alors en Angleterre – refus de tout clergé, de tout sacrement, libre inspiration de chaque fidèle par l'Esprit de Dieu – le quakerisme ou Société des Amis, fondé par George Fox vers 1647 se caractérise, sous la direction de William Penn, par une grande tolérance et par un esprit démocratique rare à l'époque. Par l'austérité des mœurs et la fidélité à la Bible, il se rattache néanmoins au puritanisme. La fertilité du pays, l'activité des colons, font bientôt de la Pennsylvanie, autour de sa capitale Philadelphie – étymologiquement « l'Amour des frères » – la région la plus peuplée et la plus prospère de la Nouvelle Angleterre.


La Bible et la Révolution américaine


Comme en Europe, le XVIIIe siècle est, dans les colonies anglaises d'Amérique du Nord, l'époque d'un certain apaisement des querelles religieuses. Même si l'irréligion affirmée y est exceptionnelle, les différences entre les diverses confessions ou « dénominations » tendent à s'estomper – le catholicisme mis à part, qui reste fortement minoritaire avant le milieu du XIXe siècle.


En 1773, au moment où éclate à Boston la révolte contre la métropole anglaise, premier acte de la « Révolution américaine », aucune des colonies n'est plus liée à une confession religieuse exclusive. Ni Washington ni Jefferson ne sont des zélotes intolérants ; Jefferson est même plutôt proche du déisme des philosophes français. Aussi les textes fondateurs de la nouvelle République proclament-ils, dès le début, la liberté de croyance et de culte ; les juifs, toutefois, resteront longtemps exclus des fonctions officielles, réservées à « tous les chrétiens de quelque dénomination que ce soit ».


Néanmoins, l'esprit religieux est toujours profondément ancré dans le pays. L'exclusivisme puritain des premiers colons subsiste dans certaines communautés : « Que soient maudits ceux qui vivent sans religion autant que ceux qui adhèrent à une mauvaise religion », déclare le pasteur Simpson en Nouvelle Angleterre. Et surtout les « dénominations » se multiplient, animées par la ferveur de prédicateurs inspirés, pour la plupart venus d'Europe, tels les méthodistes fondés en Angleterre par John Wesley, les baptistes, mennonites et Frères moraves nés en Allemagne et Europe centrale, les hamish de Hollande, sans compter toutes les variétés des presbytérianistes, congrégationalistes et « revivalistes ». Toutes ces confessions, fort différentes entre elles, ont en commun d'être imprégnées d'esprit puritain, parfois poussé à l'extrême ; ainsi les hamish, qui vivent comme en vase clos, refusent toute compromission avec « l'esprit du siècle ». Toutes, aussi, pratiquent une certaine forme de démocratie interne, même les épiscopaliens – anglicans – qui, sous l'autorité de leurs évêques en viennent à organiser leur vie paroissiale avec une forte participation des fidèles laïcs.


Ainsi, dès l'origine, et avec des nuances, le protestantisme teinté de puritanisme est à la source de la démocratie américaine ; phénomène reconnu par tous les observateurs européens, dont Tocqueville et l'historien K.H.Tawney : « La révolution que les puritains ont opérée dans les esprits et dans les relations de l'individu avec la société trouve son reflet dans l'organisation de la démocratie américaine telle que l'ont conçue les pères de la Constitution ».


Le puritanisme et l'appel du Grand Ouest


À partir des années 1820, l'appel de l'Ouest devient une des caractéristiques essentielles du peuple américain. Une fois franchis le Missouri et le Mississippi, les grandes plaines, puis les Montagnes Rocheuses, et pour finir la côte Pacifique, exercent un attrait irrésistible : c'est la « destinée manifeste » devenue un des mots d'ordre des États-Unis.


Dans cette vaste migration d'où sortiront les États-Unis modernes, les motivations économiques jouent évidemment leur rôle : vastes terres à cultiver, pâturages illimités pour les troupeaux, terrains de chasse, forêts à exploiter. Mais, pour beaucoup, l'idée d'une Terre Promise, d'un nouveau Canaan, est aussi déterminante. L'exemple le plus célèbre de cette marche du « peuple de Dieu » à l'appel de son guide est celui des mormons, ou « Saints des derniers jours », qui ont reçu la lumière divine par leur prophète John Smith en 1830 : Salt Lake City est fondé en 1847, après un exode où les souvenirs bibliques côtoient à chaque instant les réalités du XIXe siècle. Même si les mormons constituent une religion à part, en marge du christianisme historique, l'esprit puritain est extrêmement présent dans leur société, à l'exclusion toutefois de l'organisation démocratique, tout à fait étrangère tant à John Smith qu'à son successeur Brigham Young.


Indépendamment des mormons, d'innombrables communautés confessionnelles peu ou prou puritaines déménagent vers l'ouest et s'y implantent, créant les nouveaux États qui, peu à peu s'agrègent à l'Union primitive : ce sera la Bible Belt, la « ceinture biblique », qui qualifie parfois aujourd'hui encore les grandes plaines du Middle West. Pour un observateur étranger, les différences entre une communauté presbytérienne, une communauté méthodiste, une communauté congrégationaliste, peuvent paraître minimes ; pour les intéressés eux-mêmes, un esprit d'œcuménisme s'établit et gagne du terrain, même si certains groupes – les mennonites, les hamish, et bien sûr les mormons – restent irréductibles dans leur particularisme.


Mais, vers 1850-1860, le grand problème qui divise la société américaine n'est plus religieux : c'est celui de l'esclavage. Or, sur ce point, les diverses confessions adoptent des attitudes variées. Les épiscopaliens sont, dans l'ensemble, favorables au maintien de l'esclavage des Noirs, jugé nécessaire à l'exploitation des grands domaines de tabac ou de coton du sud. Au contraire, les méthodistes, les presbytériens, et surtout les baptistes et les quakers, jugent l'esclavage incompatible avec la notion d'égalité des hommes devant Dieu – notable différence avec l'Afrique du Sud, où les calvinistes hollandais seront, jusqu'au bout, les champions de l'apartheid et de la suprématie des Blancs.

La guerre de Sécession (1861-1865), qui coupe les États-Unis en deux camps ennemis, aura ses conséquences au plan religieux. Si 1'épiscopalisme demeure bien implanté dans le sud blanc, les anciens esclaves noirs se rallient en masse aux Églises baptistes et méthodistes, où ils donneront naissance, avatar assez inattendu du culte calviniste, aux gospel songs qui feront leur célébrité.


Le puritanisme dans la société américaine d'aujourd'hui


Il serait certes exagéré de qualifier de puritain l'ensemble de la société américaine d'aujourd'hui. La liberté des mœurs qui caractérise, notamment, toute une partie de la jeunesse, tant en Californie que dans les grandes métropoles de la côte Est, n'a vraiment plus rien à voir avec l'austérité des Pères Pèlerins du Mayflower.


Mais la persistance de l'esprit religieux, la référence permanente à Dieu, aux notions de Bien et de Mal – Good and Evil, chers au président George W. Bush, au langage de la Bible, sont évidentes pour tout observateur de la vie américaine. Le spectacle de la foule new-yorkaise après l'attentat meurtrier du World Trade Center, le 11 septembre 2001, était éloquent : tous, jeunes, vieux, blancs, noirs, ouvriers, employés, s'exprimaient spontanément en termes religieux, sans parler évidemment du Président.


On sait le poids politique que représentent aux États-Unis, au niveau des États comme au niveau fédéral, les groupes confessionnels ; on sait aussi le succès des « télévangélistes », qui utilisent la télévision comme véhicule de leur zèle religieux, ainsi que la force des mouvements « revivalistes », directement issus du vieux puritanisme calviniste. Il serait injuste d'attribuer au puritanisme les excès du fondamentalisme qui, ici ou là, se crispent sur une interprétation littérale de la Bible et veulent interdire dans les écoles l'enseignement de théories aussi « hérétiques » que l'évolutionnisme darwinien ou le système copernicien du cosmos. Mais l'esprit de Jean Calvin, qui faisait brûler vif Miguel Servet, n'est pas entièrement absent de ces fanatismes – qui ne sont pas sans évoquer, d'ailleurs, l'intégrisme de certains groupes islamiste au premier plan de l'actualité mondiale.


Quant à l'influence possible du puritanisme sur la prospérité économique des États-Unis depuis le XVIIIe siècle, c'est là un sujet beaucoup trop complexe pour être abordé, fût-ce brièvement, ici. La thèse fameuse de Max Weber sur l'éthique protestante et le capitalisme (1901) se prête à bien des interprétations, et d'ailleurs, malgré sa célébrité, elle n'est pas un dogme intangible. On ne peut que constater que les grands États industriels de la cote Est, d'où est sorti l'essor capitaliste du pays, sont aussi ceux où les colons puritains s'étaient établis les premiers, mais ce n'est pas le cas de la Californie, ni du Texas, tout aussi prospères aujourd'hui.


Il faut donc éviter les généralisations trop hâtives et trop hasarder ses conclusions, s'agissant d'un pays si vaste et si complexe. Mais il est indéniable que l'esprit puritain, même s'il n'est plus aussi exclusivement lié à telle ou telle confession particulière qu'au XVIIe siècle, reste un des éléments constitutifs de la mentalité de l'homo americanus et de la société où il vit.
 
 
Michel Duchein
 

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